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Full text of "Ovide moralisé, poème du commencement du quatorzième siècle publié d'après tous les manuscrits connus par C. De Boer. Tome I (Livres-I-III) avec une introduction"

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1 

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y ‘V 

„OVIDE MORALISÉ” 

Poème du commencement du quatorzième siècle 

publié d’après tous les manuscrits connus 



PAR 



C. DE BOER. 



TOME I 

(LIVRES I — III ) 
avec une Introduction. 



Yerliandelingen dit Koninklijke Akadeniie \an Vdeiiseliapiicii le Amsterdam. 

AEDEEEING LETTERKIKDE. 



N I E U W E lt E E K S. 

DEEL XY. 



\ 



AAISTKEJMM , 

JOHANNES M Ü LL ER. 
1915 . 



A V A N T-PK 0 1' 0 S. 



Eh publiant ici les trois premiers livres de X Ovide Moralisé 
j’aurais peut-être pu me contenter de faire précéder ce premier 
volume d’une courte notice sur les manuscrits et leur classification — 
comme M. Constans l’a fait au tome I de son édition du Roman 
de Troie. Il m’a pourtant semblé que le cas n’est pas tout à fait le 
meme: le poème de Benoît de Sainte-Maciîe avait déjà été publié 
en entier *) et on l’avait déjà étudié à plusieurs points de vue; sur 
l 'Ovide Moralisé nous n’avons que l’introduction à la publication 
de quelques fragments du poème par Taiibk 2 ), un article de Caston 
Paris dans VI lis luire Littéraire de la France , tome XXIX, 
p 455 — 51 7 a ), et une petite note de ma main, parue récemment 
dans les Actes du septième Congrès des philologues néerlandais 4 ). 
J’ai donc cru bien faire en faisant précéder ce premier volume 
d’une introduction provisoire, dont le but principal est de montrer, 
en le faisant mieux connaître, l’intérêt (pie la publication et l’étude 
de 1 ’ Ovide Moralisé peuvent avoir pour l’histoire de la littérature 
française du Moyen Age. 

J’ai commencé par quelques remarques sur l’auteur et la date 
probable du poème. Dans un second chapitre j’ai étudié la langue 
de l’auteur, dans le seul but de tacher de déterminer son pays 
d’origine. Au troisième chapitre j’ai réuni quelques remarques 
sur les sources du poème. Ce chapitre vise encore moins que le 

') Edition A. Joi.y, 1871, Paris \K. Franck). 

-) „Oeuvres de Philippe de Vitry”, lieims, 1850. 

Cet article, malgré ses hautes qualités, est assez incomplet, surtout an point de 
vue de l’étude des sources du poème. Il est très évident que (4. Paris n’a fait que 
feuilleter le poème, et que son étude est basée presque tout entière sur la publication de 
Tavhé citée plus haut. 

4 ) (Ironingue, 1018. 



avant-j* k, oms. 

premier à Être complet, mais il suffit pour montrer - <* gni 

le se “^^^ , " a " ,Ué J " Stl "’ ici ~ qu ’° vl,,e est loin d’être 
Hum/; J f > V llal “ 0tl ' e P°® te > et que l’étude de X Ovide 

P1 ' &ie,1X S " r lil faç0 “ düilt Ja 
et ZI s, V n r a eX P ,0lté ,es latins classiques 

de O, ml, ‘ 1 °" t 5 0UVer!l 011 otl tre dans ce chapitre la mention 

Î qUel<i ." eS p!lssa « es 011 l’auteur se rapporte à des auteurs franÏ 

fl LS 8 ’Ji U, r n ! à B,ÎSÜÎÏ contre lequel 

par M. A. Thomas dZla’&Z"!/ \\Î $n ^ f e ™ ère . fois 

SfV: ai "5“ de’ nZe Zll ZTZ 

.I-AIMI), ni Machaiit. Il est certain que Y Ovide Moralisé a eu 

Xn- n Îdü C Xv‘ reCto , ° U iWlireCte SUI ' d’autres auteurs encore du 

montrer ce te nfl ’ T ^ " 10luellt -> e ™ borné à 
. , , influence chez un seul auteur, chef d’ailleurs de 

I us illust.es de toute une génération. Le cinquième chapitre le 
- qui soit complet et définitif - et qui, d'ailleurs de’vait 
1 aie - est consacre à la classification des manuscrits. 



Xfrpttztzz tr js* 

,“r;i -XL’1: 

OUS aussi la connaissance des sources peut de temps en temps être 

j"L :r '• »** »*. ■« .. 

~ " ous “ 8Uno “ s certainement pas changé i soie- en i 

?’ 81 kl S0l,ree latme (°''ide. Met. II, 818) ne donnait pas 

P “ nécessaire Tt& 

'exemple de AI. Lanolow, et cela pour deux raisons surtout- 

• * connaissance des oeuvres latines auxquelles Juan du Mr un 

. 1,08 e " lp ™" ts d’un secours très précieux pour la dis 

h cation des manuscrits du llomm de la Rose- par contre les 
manuscrits de notre texte peuvent être classés sans qu'il soit lécÏ 

naisses déir'd’ 1 ' 8 T" 1 ' 068 <1e rautcur - A i° ute que nous con- 

.m^iL d’S. source pnucipa,e du texte 'es 

2«. Le texte de- V Ovide Moralisé nous a été conservé presoue 
itegialement dans le manuscrit de Rouen, 1044 de soite , 
nous n avons que rarement besoin de renseignements spéciaux pour 
' a la certltude d’avoir retrouvé le texte original 



AV A N T-PltOPOS. 



0 



Il résulté de ce qui précède que l'intérêt d’une étude complète 
des sources de Y Ovide Moralisé , quelque importante qu’elle soit à 
d autres points de vue, n’a qu’une importance relativement petite 
pour 1 etablissement du texte critique ; trop petite en tout cas pour 
qu’il soit nécessaire d’en attendre le résultat définitif avant de 
commencer la publication du poème. 



INTRODUCTION. 



[/AUTEUR ET LA DATE DU POÈME. 



L auteur de I Ovide Mo va h sa est un de ces anonymes du Moven 
Age qui Jie signaient pas leurs œuvres „pour vaine gloire eschiver”, 
et, sur la personne desquels nous ne savons presque rien. On l a 
d abord identifié avec Philippe de Vitre, le célèbre évêque de 

Meaux, puis, cette erreur reconnue, on a cru — autre erreur 

qu il s appelait Chrétien Leg ouais de Sainte-Maure, et c’est même 
sous ce dernier nom qu’lA.sTAcuE Descii amp, s l’a célébré comme 
une des gloires de la Champagne 1 ). On a encore cru savoir qu’il 
était frère mineur, en se basant sur les vers suivants de l’épilogue: 

' A toi, parfaite Trinité, 

Soit gloire et pardurable houors, 

Qui moi, le moindre des menors, 

Daignas conduire et assener 
A si grant nevre a fin mener, etc. 

Or, n’est-on pas allé un peu loin, lorsqu’on a voulu voir ici dans 
l’expression „le moindre des menors” une sorte d allusion à cette 
qualité supposée de frère mineur, comme l’ont fait successivement 
l’ annotateur d’un manuscrit Cottonien, qui ne contient que les 
rubriques du poème, le rédacteur du catalogue àsburnham, et 
G. Paris, Uist Lût XXIX, p. 512? Est-il permis d’y voir autre 
chose qu’une formule de modestie („le plus humble des humbles”)? 
Quoi qu il en soit, le témoignage du manuscrit signalé a peu 
d autorité , puisque c’est dans ce même manuscrit que se trouve 
une des erreurs signalées plus haut sur le nom de l’auteur. 

Ges erreurs ecartees, il nous reste les faits positifs suivants: 

1. L Ovule Moralise existait en 1328: dans l’inventaire des 
meubles de Clémence de Hongrie, faite en 1328, on a relevé la 

1 ) Voir P° ur J es détails de ces erreurs Philomena , Introd., chai». J. 



K) 



L’AUTKUli ET LA DATE BU POEMK. 



mention <1 un „grant romans couvert de cuir vermeil des fables 
d’Ovide qui sont rn.mene(e> a moralité de la mort de Jésus Christ” 
( Delisle, Le Cabinet des Manuscrit* , I, 1.2). 

An moment ou Berçuire rédigeait la première édition de 
son llednctontnn (1237 — 1340) il ne connaissait pas encore T Ovide 
Mot ah se ; en 1342, lorsqu il achève la seconde rédaction de son 
livre, il déclare l’avoir utilisé, (cf. Tl ht. LM. XXIX, p. 408). 

3. Le meme Berçuire nous apprend que V Ovide Moralisé a 
etc compose „diidnin , ,,ad instanciam Johanne (piondam reg'ine 
Lrancie”. 

4. L’étude de la langue prouve que l’auteur est né dans le 
Sud-bst de la V rance du Nord, probablement en Bourgogne. 

Quelle est maintenant cette reine Jeanne pour qui Y Ovide Moralisé 
a. etc composé. Vu les dates citées plus haut, nous n’avons le choix 
([u entre Jeanne de Champagne-Navarre, femme de Philippe IV, 
morte en 130;>, et Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe V, 
morte en 1329. *) D’après Tar.ru {o/j. cil., XXVIII) l’inspiratrice 
de notre auteur aurait ete la seconde de ces deux reines: ,, Vitrv 
Os/Q lui dut sa fortune; la protection de la cour soutint son œuvre”. 
D’après Gaston Paris, au contraire, il s’agirait plutôt de Jeanne 
de Champagne-Navarre, surtout parce (pie ,,Berçuirk, écrivant avant 
1342, parle de l’œuvre de Chrétien [c. à. d. de X Ovide Moralisé] 
comme laite „il v a longtemps”, dudtun , ce (pii nous invite à en 
chercher la date vers le commencement du siècle”. Cet argument me 
semble insuffisant: dudit ni peut tout aussi bien signifier ,, récemment” 
(pie „il y a longtemps”. Je crois donc qu’on ne peut rien conclure 
de la présence du mot dudtun dans le passage en question , et qu’il 
faut plutôt revenir a 1 opinion de Tarbk, sans d’ailleurs lui emprunter 
sou argumentation erronée. Jeanne de Champagne-Navarre, en effet, 
est morte en 130o, et il semble peu probable que Y Ovide Moralisé 
soit antérieur a cette date, lorsqu’on considère les deux faits suivants: 

I . Be roi ire , qui moralisait Ovide en latin , ne connaissait pas 
encore Y Ovide Moralisé en 1310. 

2A Nous verrons plus loin (pie Guillaume de Maciialt déve- 
loppe d’autant plus ses „exemp!es” antiques qu’ils étaient moins 



) U après Pamun Pa.us {Marnants, ILl , 186) qui s’appuie ici sur l’autorité 
<l« Dom I oussuint. du Plessis, Hhtoh* de I'E'jUkc de Mmu*, I, 258 et sur celle de 
Lamotmoye dans ses Ao/e* La Ceoi.c du Maine - il s’agirait de Jeanne de Bourbon, 
I pousr (e , îurles V. Cette hypothèse doit être écartée, puisque Jeanne de Bourbon n’a 
ete reine qu'au moment oii VOeide Moralisé existait déjà: tous ces savants ont été trompes 
par le tait qu on attribuait la grande moralisation à Philippe de Yitry. 



L’AUTKU K, ET LA DATE DU PO KM E. I 1 

connus de ses auditeurs français, et que „en appliquant cette 
remarque à la manière dont il use de Y Ovide Moralisé on a le 
droit de conclure des emprunts qu’il lui fait que X Ovide Moralisé, 
qui devait avoir un immense succès, était encore peu connu du 
grand public au moment où Guillaumk écrivait ses principales 
œuvres 1 )” (1349—1304). 

(Jes deux faits semblent bien ne pas permettre de reculer la date 
de Y Ovule Moralisé jusqu’ avant 1305. Dès lors il ne nous reste 
q u 'une seule reine Jeanne morte avant 1342: Jeanne de Bourgogne, 
femme de Philippe V, morte en 1329. 2 ) Nous tenons donc enfin 
les deux dates entre lesquelles il faut très probablement placer 
1 exécution de Y Ovide Moralisé-. 1310, l’année de l’avènement au 
trône de Philippe et 1328, l’année où l’existence de la grande 

moralisation française se trouve attestée par l’inventaire des meubles 
de Clémence de Hongije, femme de Louis X. 



*) Voir à la fin de notre chapitre IV. 

J ) C’est cette Jeanne de Bourgogne qui fit aussi traduire en français les Léjeudes de 
Voragine et le Miroir Uistorial de Vincent de Beauvais. C’est encore à elle que fut 
tiédie le Borna w de Girard de Roussillon. C’est elle, enfin, qui fonda le Collège de 
Bourgogne. Remarquons encore que, si notre hypothèse est juste, l’auteur bourguignon 
de 1 Ovide Moralisé aurait été le compatriote de sa protectrice royale. 



LA LANGUE UE L'AUTEUR. 



Dons cette étude provisoire sur la langue do notre auteur j’ai 
pris comme point de départ les trois faits suivants. 

1. Nous savons par ailleurs que notre texte date du début du 
XIV siecle : 1 etude des rimes ne saurait en aucune façon nous 
donner des renseignements plus précis sur ce point : je laisse donc 
de côté ici tout ce qui ne saurait servir qu’à dater notre poème. 

2. Un premier coup d’oeil sur les rimes suffit pour nous donner 
la certitude d avoir affaire a un texte dont l’auteur est originaire de 
1 Est: ainsi une rime comme peine : home exclut nettement le Nord; 
des rimes comme iee : ie, une forme comme consoil, une rime 
comme peine : home excluent tout l’Ouest. Il s’agissait donc de com- 
parer la langue de notre auteur à celle d’autres auteurs de l’Est: 
j avais pour cela a ma disposition les etudes spéciales suivantes: 
Introduction de Foerster à Clip es ; études de N. de Wailly sur 
la langue de Joinville; V Ysopet de Lyon, avec introduction par 
t oerster ; le Psautier lorrain, avec introduction par Apeelstedt ; 
Prioràt 1)E Besançon, Fégèce, avec une étude sur la langue de ce 
poème par W endelborn *); Bonnardot, Dialogus anime conquerentis 
et raüonis consolantes : traduction en dialecte lorrain du XII e siècle, 
{Rom. N, p. 269 sv.) ; Gorlich, Ber 'Burgundische Dialekt im XIII 
end XIV Jahrhundert {Franz. Stud. VII, I); Philipon, Les parlera 
du duché de Bourgogne (. Rom . XXXIX, 476—531 et Rom. XLÏ, 
541 — 600) 2 ); Herzog, deux études sur la langue de Maoé de la 
Charité (Nivernais), publiées l’une dans le „Anzeiger der pliiloso- 



■ se ra PP e l® ces trois dernieres etudes donnent des renseignements très pré- 
cieux sur d’autres textes de l’Est, surtout l’étude de Apfelstedt, cf. son Introduction 
p. VI, VII. 

-) C est à bon droit que M. Philipon reproche au travail de Gorlich de „n’être guère 
qu’une énumération touffue de formes empruntées à quantité de parlers divers”; il n’en 
est pas moins vrai que pour nous, qui ne bornons pas nos recherches à la Bourgogne 
l’étude de Gorlich fourmille de renseignements précieux, à condition de nous en servir 
avec précaution. 



14 



IA TANGUE DU 1/ AUTEUR. 



phisch-historisehen Classe (1er K. Akademie der Wissenschaften in 
Wien”, 1897, Nr. XXV, p. 1 05 — 170, l’autre dans les Actes de 
la même Académie, Bd. 142 (1900), VI; Goklich, Die südivest- 
lichen Dialecte der Langue d'ail , (Franz. Stud. 111, 41—170), que 
nous avons consulté surtout pour le Poitou. Si nous avons compris 
dans nos matériaux des travaux sur le Nivernais et le Poitou, 

c’est que M. A. Thomas (Jtom. , XL1, 77) *) a découvert dans 

Y O ride Moralisé plusieurs mots d’origine poitevine: il fallait donc 
tenir compte de la possibilité d’une origine poitevine, ou du moins 
nivernaise, de notre auteur. 

3. Comme dans les autres chapitres de notre Introduction , nous ' 
nous sommes bornés à donner ici l’essentiel, sans entrer dans aucun 
détail superflu. Nous donnerons l’étude complète de la langue de 
notre auteur à la fin du dernier volume publié du texte critique. 

Je ne citerai pour chaque rime qu’un seul exemple. Là où il 

s’agit de rimes «pii ne se trouvent pas dans un des trois livres 

publiés je les mentionne sans renvoi. 



IMI O N Y T I Q U Y, 

a), encoche : flèche, 1, 009, où encoche montre un i parasite; 
rivale : faille, H, 2014, où rivale montre un i parasite; aim ge : 
es liante, où es frange montre un i parasite; tiegne : campagne, III, 
23, où campagne montre un i parasite; le lot : aloit, où lof montre 
un i parasite; 2 ) peine : home, où home montre un i parasite; 
lhane : plaine, l, 4073, où Diane montre un i parasite; esbanooir : 
venir, I, 35.75, où eshanooir montre un i parasite, à moins qu’il 
no s’agisse d’une simple substitution de suffixe. 

Cet i parasite, connue on le sait, représente un phénomène 
linguistique propre aux dialectes de l’Kst et surtout du Nord. 

fj). sanl < salvum : cousanl < co ns ilium, II, 2423, 

Nous retrouvons la même rime chez Mack dk .la Ciiakitk 
(N ivernais), cf. Hkkzou, p. 109. 'Nous constatons aussi (pie, pour 
sanl, il v a des analogies en Bourgogne (cf. Pim,., fi) et dans la 



9 Voir plus loin notre Conclusion. 

-) A moins que ne soit une graphie erronée pour dot: l’imparfait en -al n’est 
pas inconnu aux textes de l’Est, cf. Hi-atzoo, p. 17.‘i. 



LA LANGUE UE L’AUTEL IL 



15 



Franche-Comté (cf. Goruicu, p. 38: caus , contrant ; Ysopef, § 9). 
Avfeestedt (§» 9) appelle „surtout bourguignonne” une forme comme 
tout ni (a -j- 1 -j- vovelle), mais là où al est entravé nous constatons 
(pie ])artout dans les dialectes du Nord-Est, et meme en Bourgogne, 
le / tombe le plus souvent (Gorlïch, p. 102). 

Oonsanliz) se rencontre dans Végèce (W. § 80) et, comme nous 
l’avons vu, dans Mack, c. à d. à Besançon et dans le Nivernais. 
L Yso'pet de Lyon montre une forme comme anche <C esca. Le 
nouveau-bourguignon connaît mauche pour mèche, solo pour soleil. 
Rappelons encore le fait que Fancien-bourguignon change -ë 1 1 en 
-anl, mais que, d’autre part, Pnn.iroN ne constate pour ce dialecte 
que les formes -eil, -oit, -ail dans les mots avec e -)- 1 -j- i. Ailleurs 
dans l’Est nous trouvons encore des formes comme causas , solaz 
(Végèce § 68, Psautier ,* id.), mais dans aucun texte du Nord-Est 
je ne rencontre la forme -nid <' e -)— 1 — j— i. 

Conclusion : notre rime est caractéristique surtout pour les dia- 
lectes de l’extrême Sud du domaine linguistique oriental. 

c 1 ). viegne < v onium : viegne : vïnea, HT, 2051. 

Dans Végèce nous rencontrons egalement i > ie {viegne à côté 
de vigne et de veigue), § 39. Le Psautier lorrain, V Ysopef de Lyon, 
les textes bourguignons étudiés par M. Puilifon (n. 24) ne connais- 
sent pour vïnea (pie / ou ei, mais Gorucii (p. 78) a noté des 
exemples de oiegueis) dans „P Histoire des Ducs de Bourbon et des 
comtes de Forez”, tome 111, et dans les „ Mémoires historiques sur 
la ville et seigneurie de Poligny”. 

c 2 ). On peut lire aussi vigne :> igné : Gourion, (p. 16) constate la 
présence de vigne < veniam dans des documents des départements 
de la Côte d’Or et de Saône et Loire; PmuroN (18) a rencontré 
avigue dans la Bourgqgne occidentale ; dans Y Ysopef de Lt/on on 
trouve oint pour vient (§ 23); i pour ie devant / ou n mouillés se 
rencontrent aussi dans le Nord-Est (Appelstedt, § 23). 

c 3 ). enseigne : deviengne (il, 2499), daigne : viegne (11, 3631) mon- 
trent pour veniam la forme ceigne, qui est surtout bourguignonne 
(Piiil., 18; Gorlicii, p. 45), mais qu’on trouve aussi en Lorraine, 
où l’on constate aussi vieingne , (c. à d. viengne avec i parasite , 
d’après Apfelstedt, § 23). Cf. encore les rimes crairne : aime , 111 
751; II, 4983 et liegne : canipaigne, III, 23. -eigne se rencontre 
encore chez Chrétien de Troyes et chez Rutebeuk, cf. Introd. 
C liges, LXII. 



Ni 



LA LANGUE DE L’ALTEUE. 



d) . merveilles : grenouilles. 

Il faut sans doute prononcer dans les deux mots oe. La rime se 
îeneontie un peu partout dans 1 Est : ainsi (jenoil dans Je Psautier 
lorrain (§ 75); ru heu roige eu Bourgogne; conseil, etc. dans 
/ egèce (§ 68), dans le Psautier, partout eir Bourgogne, et jusque 
dans la Champagne. 

e) . venus << vocales : eaus <7 illos. 

Chez Macé de la Charité on rencontre la meme rime: ceauæ: 
leauæ (Heu zou, p. 171). Phtliton parle de la forme ceauls dans ses 
deux articles (nos. 20). Voir encore pour le Nord-Est àpeelstedt, 
0, 26; pour Yegèce Wendei.bokn, 9, 26, pour Y Ysopet Eoerstuk, 
9, 26. Les deux formes se rencontrent donc dans toutes les pro- 
vinces de l’Est. 

f) . fu : feu , II, 293. 

asseürrpeiir, I, 1308. 

Il faut prononcer il. Pour jôoum on trouve dans Végece jue , 
rimant souvent avec iie (42,70). La même forme se trouve dans 
Y Ysopet (42), dans le Psautier lorrain {lu, 65, 10, cf. §42)- Lne 
se rencontre aussi en Bourgogne et dans l’ancien rhodanien (Pu il. 
2/). Lin se trouve aussi un peu partout dans l’Est, surtout en 
Bourgogne (Gorlich, p. 85; Pim,. n°. 27); fil dans le cant. de 
Vaud, a hribourg, a Neuchâtel; à Marseille file , lue (Mkyer- 
Lübke, I, 198). -O rem peut donner aussi ür p.'e. à Montreux 
et a Lyon (cl. Mever-Lübkk, I, 122); dans Végece o rime souvent 
avec des noms latins en -us (VVendelbohn, 46). 

g) , puisse (ô -f- l) : angoisse (ü -f- i). 

En Bourgogne o - j- / „aboutit à un phénomène rendu indiffé- 
remment par ui, uni, oui , or”- (Puil, 26); o -f t v „ aboutit à. oui, 
pai fois note oi ou ui (id. 31). Dans Y Ysopet de Lyon Eokrster 
constate pour a % f v : ui et m ; pour o -(- / également oi et ui (70 
et /O). Dans le Psautier lorrain, o -j— / donne ui et oi : A itelstedt 
(/I) appelle ces formes avec ot ,,dem Osten eigeiithümlicli , aucli 
im N. nachweisbar 5 dans ce meme texte o -j— / donne aussi oi et 
quelquefois ni (ou u), p. e. cruæ. 

Notre rime peut donc être considérée comme appartenant à. une 
des provinces de I Est, sans qu’il soit possible de préciser davantage. 

//). pierre : terre , I, 1170 . 

tierre, c. à d. diphtongaison de e entraxé, se rencontre quelquefois 



LA LANGUE 1)K L’AUTEUR. 



17 



dans les dialectes du Nord- Est, mois surtout dans le Nord, (ef. 
Hiunot, ( , 313 ; Appklstedt, § 24 (un seul exemple), tandis que 
dans le Sud-Est on trouve plutôt le phénomène contraire, c. à. d. 
perte: terre (Maoé de la Charité, ef. Herzog, p. I 09) — ce qu’on 
peut donc lire aussi dans notre texte. Perre est aussi bourguignon 
(Euic. 17); légece connaît la forme requérait ; dans V Ysopel on 
trouve des formes comme f/re- et pe.ee (Eoerster, § 23). 

/). -iec>-ie, phénomène qui se rencontre partout dans l’Est et 
dans le Nord, et sur lequel il semble inutile d’insister. 

j). cinquième : Babiloine. 

dette rime représente la confusion phonétique de o et e libres 
(tié: ié), (pie nous rencontrons chez Maoé de la Charité (Herzog, 
p. J 70 sv.) et dont nous retrouvons Péclio p. e. dans des formes 
comme caroime < q uadragesi m us (-|- -é c i m u s), qui sont 
bourguignonnes et lorraines (cf. Phil., 18, Gorlich, p. 57, Grôber, 
(Innulr. I, 705). 

h), cornille : fille. 

La même rime chez le Rendus de Moliens (Picardie), cf. M. L. 
I, 84. Si nous en rapprochons Pitalien corniglia , les formes lyon- 
naises eoruilü, avilit (abeille), bottilli , il est évident que nous pouvons 
nous attendre à la trouver aussi bien dans un texte du Sud-Est 
que du Nord-Est: la rime ne permet pas de préciser davantage. 

/). ciaus (: ciel -f- s) : cerciaus (II, 3137); ciaus (id.) : jovenciaus. 

Des exemples de ciaus se trouvent dans des textes champenois 
(cl. Clîgés , Introd. p. LXVIII) et bourguignons (cf. Gorlich, p. 45). 
Herzog, en outre, en cite un exemple dans Maoé de la Charité 
(p. 171), mais le Poitou l’ignore, d’après Gorlich, Südw. dial. La 
forme ciaus appartient donc encore essentiellement à l’Est. 

m) . Le mot lissu (= lessive), II, 4346. 

„ Lessive” est traité dans Y Atlas linguistique , dont la carte 760 
nous apprend qu’aujourd’hui la forme en -il se trouve dans le Midi 
et a l’Est, mais que l’Ouest et le Nord ne connaissent qu’une forme 
en -i, ou la forme „ française” en Ave. Le département de l’Aube 
forme ici la limite entre l’Est et le Nord. 

n) . air : vouloir, II , 3855, etc. 

Voir sur cette rime, dont on trouve des exemples dans plusieurs 
textes des le début du XIV e siècle , Humain. a , XI, 607. 

Vfi’lmnd. diT Kon. Akad. v. Wctensch. iNieuwe Rocks) 1)1. XV. 



9